Jeudi 23 avril 2009
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Le sacrifice des femmes samnites: enquête et hypothèses de Bernard Sergent.
(...)
Texte de Strabon
Poseidonios affirme qu'il y a dans l'océan une petite île, qu'il situe devant l'embouchure de la Loire et pas tout à fait en haute mer, habitée par les femmes des Samnites possédées de Dionysos
et vouées à apaiser ce dieu par des rites mystiques et par toutes sortes de cérémonies sacrées. Aucun homme ne met le pied sur cette île; en revanche, les femmes elles-mêmes traversent l'eau pour
s'unir à leurs maris et s'en retournent ensuite. La coutume veut qu'une fois par an elles enlèvent le toit du temple et en refassent un le même jour, avant le coucher du soleil, chacune y apportant
sa charge de matériel. Celle dont le fardeau tombe à terre est déchiquetée par les autres, qui promènent alors ses membres autour du temple en criant l'évohé et ne s'arrêtent pas avant que leur
délire ne prenne fin. Or il arrive toujours que l'une ou l'autre d'elles tombe et doive subir ce sort.
(...) Les manuscrits donnent bien Samnitôn pour le nom donné à ces femmes. On a, dans Eustathe, une variante Amnitôn. Le mot a été souvent corrigé en Namnitôn, car le texte situe l'île exactement
sur la façade maritime du peuple des Namnètes, qui habitait toute la région de la basse Loire.
(...)
Les îles (le pluriel est dans Denys) peuvent être celles de Batz, du Croisic ou de Saillé, toutes trois autrefois séparées de la terre ferme; ou celle de Dumet, à 10 km de l'estuaire de la Vilaine,
voire Belle-Ile-en-mer, à 50 km de la côte.
(...)
Le celtisant Léon Fleuriot notant qu'on a, sur la tablette d'éviction en gaulois appelé le Plomb du Larzac, le terme semnanom, désignant des femmes, terme qu'il rapprochait du germanique setsnanez,
d'où a été tiré le nom d'un peuple nommé en Germanie par Tacite, les Semonnes, signalait qu'on a en celtique des noms propres Samnius, Samnia, Samnagenses, et les femmes samnites de l'embouchure de
la Loire, au sujet desquelles il soulignait qu'"on corrige, sans doute trop vite, en namnitôn les femmes que Strabon appelle tàn tôn Samnitôn gunaîkes". Dans cette analyse, les termes celtiques se
fondent sur un radical semn-, samn-, qui signifie "lignée, race", tout comme les noms des Samnites d'Italie, et avec eux des Sabini, Sabelliens.
(...)
L'étymologie ne donne donc guère d'indication sur les dames Samnites - mais il est notable que les (se)mannom du texte cité apparaissent dans un contexte de sorcellerie. On lit en effet se-bnanom
brictom, "le charme (magique) des femmes".
(...)
Le texte remonte à Poseidonios, qui parcourut une partie de la Gaule à la fin du IIème siècle avant notre ère. Or, il est parfaitement exclu que des Celtes de la région de l'embouchure de la Loire
aient pu, à cette époque, avoir subi une influence grecque telle qu'ils avaient adoptés et le dieu Dionysos, et ces rites. (...)
Dès lors, l'emprunt est inconcevable, et si le rite présente un aspect dionysiaque tel que Poseidonios a pu identifier directement le rite à celui que les Grecs célébraient en l'honneur de Bakkhos,
il faut parler, d'une part, d'héritage commun, entre Grecs et Celtes, à partir d'une antiquité préhistorique, et d'autre part, d'une interprétation graeca d'un dieu gaulois par un érudit grec.
(...)
Pour l'étudier (le cadre calendaire au sujet du rite rapporté), il convient d'en distinguer les éléments. On peut distinguer:
a/ l'isolement des femmes dans une île;
b/la reconstruction partielle d'un édifice;
c/le sacrifice d'une personne par rapport à un ensemble
a) L'isolement de femmes dans une île est typiquement celtique.
Il est fait souvent mention d'îles où ne vivaient que des groupes de prêtresses, interdites donc aux hommes.
La plus ancienne doit être celle de Pomponius Mela pour l'île de Sein:
Sena, dans la mer Britannique, en face du littoral des Osimii, est célébrée par l'oracle d'une divinité gauloise dont les prêtresses consacrées par une virginité perpétuelle, sont, dit-on, au
nombre de neuf; on les appelle Gallizènes et on les croit douées du pouvoir singulier de soulever les mers et les vents par des formules magiques, de se métamorphoser à volonté et en n'importe quel
être animé, de guérir les maux qui, pour d'autres, sont incurables, de connaître et de prédire l'avenir; mais ce sont des dons qu'elles réservent aux navigateurs, à ceux qui se sont mis en route
dansla seule intention de les consulter.
On remarquera:
a) que ces femmes ne portent pas le même nom que celles de Strabon, mais ont, comme elles, une dénomination collective propre;
b) qu'à la différence de celles de Strabon, elles gardent leur virginité;
c) qu'elles sont de puissantes magiciennes, des sortes de "druidesses", ce qui rappelle les "femmes" au charmes magique de la tablette du Larzac.
Le thème des femmes formant une communauté insulaire a survécu dans les traditions des îles Britanniques: des textes médiévaux parlent de la fée Morgane, qui vit isolément, dans l'île d'Avallon,
avec huit autres fées: elles sont donc neuf, comme des Gallizènes de l'île de Sein. En Irlande, les héros des récits de Navigations (Immrama) rencontrent souvent une "île des Femmes": c'est le cas
de Maelduin, qui est accueilli par une reine et ses dix-sept filles, seuls habitants d'une île; lui et ses compagnons s'unissent à elles, tout comme, dans un mythe grec célèbre, les Argonautes
arrivant dans l'île de Lemnos, qui a été vidée de toute sa population masculine à la suite du massacre des hommes par leurs épouses, s'unissent à elles. Le thème de l'île des femmes rencontrée par
des voyageur, se retrouve aussi dans les navigations de Bran, fils de Febal.
De manière moins insulaire, on ajoutera que dans le roman de Peredur, ce héros, équivalent gallois de Perceval, séjourne pendant trois semaines chez les neuf sorcières de Kaer Loyw (Gloucester),
mais, comme elles ont commis bien des forfaits, le roi Arthur les combat plus tard avec son armée, et les vainc. Ces femmes sont donc au nombre de neuf, comme les Gallizènes et les fées d'Avallon,
et leur puissance les rapproche des premières. (...) Ainsi Gloucester est perçue comme à moitié insulaire. Par ailleurs, Peredur, séjournant chez les sorcières de Kaer Loyw, exactement comme
Cùchulainn , dans un récit irlandais, séjourne chez une femme guerrière, Scàthach, pour en apprendre la magie guerrière, est en pleine phase initiatique: cela rappelle alors le passage des
Argonautes à Lemnos, car l'expédition de ces héros, qui culmine avec le mariage de Jason et la reconquête du trône de son père, est aussi de type initiatique.
Rapprochons encore une tradition irlandaise, évoquée dans le texte appelé Tram Dam Guaire, où Senchan et ses compagnons, navigant vers l'île d'Alba (la Grande-Bretagne), rencontrent sur l'île de
Man une Femme-Docteur, qui leur impose une épreuve de poésie pour les laisser aborder.
"Alternativement elle est un an femme-docteur, et un an productrice de sel". Personnage intéressant, puisque outre sa localisation insulaire, elle paraît rejoindre des activités qui sont d'un côté
celles des Gallizènes (le pouvoir qui confère la puissance magique) et de l'autre celle des femmes Samnites (le travail).
Le thème de l'île habitée par des femmes douées de pouvoirs magiques se retrouve encore en Galice.
b) En ce qui concerne le thème de la reconstruction partielle d'un édifice, attesté en divers endroits du monde, il y a peu de parallèles celtiques.
Le plus proche se trouve dans l'histoire intitulée Les aventures de Cormac dans la Terre de Promesse: celui-ci arrive dans une maison d'argent, à moitié couverte de plumes d'oiseaux blancs. Les
constructeurs sont eux-mêmes vêtus de plumes d'oiseaux (ce qui indique qu'ils sont des prêtres: l'endroit est donc un lieu saint, ce qui rappelle Delphes). Ils mettent les plumes sur la maison,
mais quand ils ont terminé, un souffle de vent annule tout leur travail. On a donc là: le motif d'une couverture partielle d'un édifice, en matière légère, comme dans les parallèles grecs, l'idée
d'un recommencement, et une action menée par des personnages sacrés.
On a, par ailleurs, une sorte d'inversion irlandaise du motif de l'île des Samnites: le récit appelé la Bataille d'Allen parle d'un toit arraché, en hiver, ce qui produit une horrible tempête.
C'est dans des traditions grecques surtout, que les parallèles sont les plus nets: le Daphnèphorion primitif d'Eritrie avait un toit en laurier, "probablement renouvelé périodiquement dans le cadre
d'un rituel".
Cela rappelle, évidemment, qu'à Delphes, selon Pausanias, le premier temple fut fait de laurier, dont les branches étaient apportées du laurier qui se trouvait dans le val de Tempè; le second fut
fait de cire et de plumes, par des abeilles envoyées par Apollon aux Hyperboréens. Selon une autre tradition, le temple fut construit par un Delphien nommé Ptéras, ce qui donna l'idée qu'il était
question de plumes (ptéron), ou encore c'est parce que le temple fut de fern (ptéris), croissant sur les montagnes alentour. (...)
Par ailleurs, B.Robreau a d'une part rapproché du rite étudié ici le nettoyage solennel du temple de Vesta, opéra par les Vestales du 7 au 15 juin, car sur ces femmes pèsent de terribles menaces en
cas de sacrilèges, et d'autre part il a évoqué un groupe de traditions chrétiennes médiévales, concernant la même région - l'ancien pays des Carnutes, à la fois Orléans, et Chartres. (...)
Ces éléments permettent à B.Robreau de rapprocher ces traditions du rite des femmes Samnites. On a bien dans la légende d'Aignan: la reconstruction d'un toit, et une victime humaine, dont la
guérison pourrait aisément être due à une réfection de la légende celtique sous-jacente dans une perspective chrétienne. Dès lors, en raison de l'évolution solaire que l'on note entre le 3 mai,
date du fondateur Euverte, et le 14 juin du réfecteur Aignant, le changement limité à la toiture du temple des femmes Samnites n'était-il pas lié à la hauteur du Soleil, D'autre part, Monégonde est
une femme mariée, qui s'est isolée un moment pour se consacrer à Dieu: tout comme les femmes Samnites sont provisoirement isolées de leurs maris.
Enfin, vu les attaches solsticiales de sainte Monéginde, "la couverture du temple indiqué par Strabon ne serait-elle pas en chaume?", c'est à dire en blé, et le remplacement du toit aurait été fait
annuellement après la moisson du blé.
(...)
On retiendra ici une première hypothèse calendaire: les éléments rassemblés par B.Robreau engagent vers une date solsticiale, et en particulier au solstice d'été.
c) Le sacrifice d'une personne par rapport à un ensemble.
Le sacrifice d'une femme dans les conditions dites par Strabon rappelle différentes pratiques (cérémonie tahitienne, initiation des filles chez les Tukuna d'Amérique du Sud, Histoire des Proïtides
d'Argos (Grec), cruel rite des Agrionia (Grec).
(...)
On note combien l'on se rapproche alors du sacrifice Samnite: si la Proïtide Iphinoè meurt d'épuisement, si l'une des femmes Oleiai est tuée à l'épée, c'est par dépècement que meurent les victimes
des Ménades, victimes animales dans la pratique rituelle grecque, victimes humaines dans le mythe. Et c'est bien pourquoi, Poseidonios a pu assimiler à Dionysos le dieu en l'honneur duquel on
célébrait le dépècement d'une femme dans l'île des Samnites. Les femmes Samnites sont comme des ménades ou bacchantes qui sacrifiaient, non leur fils, mais l'une d'entre elle.
(...)
On rapprochera enfin un célèbre sacrifice de l'antiquité germanique, connu grâce à Tacite.
Toute une série de peuple du groupe Suève - dont un nommé les Semnones! -adore la Terre-Mère, nommée Nerthus. Et, dit l'auteur latin, "il est dans une île de l'océan une forêt sainte, et là un char
consacré, couvert d'un voile; le prêtre seul a droit d'y toucher. Il connaît que la déesse est présente dans son sanctuaire et il l'accompagne très respectueusement, traînée par des génisses. Ce
sont alors jours de liesse, c'est fête en tous les lieux qu'elle daigne honorer de sa visite et de son séjour. Ils n'engagent point de guerres, ils ne prennent pas les armes; tout fer est enfermé:
paix et tranquillité alors seulement sont connues, alors seulement sont chéries, jusqu'à ce que la déesse étant rassasiée du commerce des mortels, le même prêtre la rende à son temple. Puis le
char, les voiles et, si on veut bien le croire, la divinité elle-même sont baignés dans un lac retiré: des esclaves font ce service et aussitôt le lac les engloutit. De là, une religieuse terreur
et une sainte ignorance à l'entour de ce mystère qu'on ne peut voir sans périr".
Voici donc un sacrifice germanique qui, comme celui des Samnites, est insulaire, à dominantes féminine - plus exactement, il y a inversion: les femmes Samnites adorent un dieu (identifié par les
Grecs à Dionysos), tandis que c'est un prêtre qui honore la déesse Nerthus-, et des serviteurs du rite sont sacrifiés en plein travail, comme la femme Samnite qui tombe alors qu'on apporte de quoi
refaire la toiture du sanctuaire.
Il est intéressant que les Semnones célèbrent par ailleurs un rite wotanique: à une date fixe, il y avait rassemblement dans une forêt sacrée, et immolation d'un homme. De plus "nul n'y entre sans
être attaché par un lien, symbole de sa dépendance et témoignage de la puissance de la divinité. S'il arrive qu'on soit tombé, il n'est pas permis de se redresser et de se mettre debout: on se
roule par terre". Tacite ne met cependant pas en relation la chute à terre et le sacrifice humain.
(...)
Avant de tirer des conclusions de ce qui précède, il faut encore citer un intéressant rapprochement opéré par Mme Jacqueline Hautebert en 1975. On a célèbre jusqu'à la fin du XVIII ème siècle, au
sud de Nantes, à la Pentecôte, une fête dont l'élément le plus spectaculaire était une forme de cheval-jupon appelé Chaval Mallet. Ce qui invite au rapprochement avec le rite de l'île des femmes
Samnites est qu'officiait un groupe de neuf jeunes filles. Elles dansaient autour de l'Arbre de mai, en formant un cercle fermé et sacré que nul ne devait franchir. Mme Hautebert rapproche
évidemment de ce nombre de femmes celui qu'on trouve fréquemment dans les îles sacrées celtiques, et le caractère infrangibles du cercle évoque l'isolement insulaire des femmes, c'est-à-dire la
disjonction absolue (mais provisoire) entre homme et femmes. Quant au Cheval Mallet, il se livrait, avec les musiciens qui l'accompagnaient, à des circumambulations (comme le char de Nerthus)
autour de l'Arbre de mai (encore un point commun avec Nerthus, et avec le rite des femmes Samnites: l'élément végétal), au nombre de trois ou de neuf. L'auteur voit donc une date, pense qu'elle
devait se dérouler à Beltene (l'une des quatre grandes fêtes celtiques).
d) La date: essai de détermination
Les rapprochements faits ici permettent de proposer comme dates possibles de l'évènement rituel les suivantes:
- les dates grecques orientent vers le printemps. Les grands rituels dionysiaques ont lieu en fin d'hiver, et la fête des Agrionia donnait son nom à un mois béotien, Agrionios, qui coïncidait avec
le mois ionen Elaphêboliôn: il correspondait, avec une oscillation, due au rattapage régulier du calendrier dont les mois étaient lunaires, à une période à cheval sur mars et avril. De son côté,
G.Dumézil donnait moult raisons de placer la fête de Lemnos au printemps; de fait les Argonautes partent exactement au moment de la reprise de la navigation après l'hiver, et Lemnos est leur
première étape. Or, la navigation reprenait en Grèce ancienne en Elaphêboliôn ou peu après, dans le début du mois qui le suit, appelé Mounikhiôn à Athènes, correspondant à une oscillation sur nos
mois d'avril et de mai.
- de même, la fête de Nerthus se célébrait vraisemblablement au printemps, en un moment malheureusement indéterminé.
- par contre certains textes celtiques orientent vers l'hiver: Maelduin arrive à l'île des femmes au début de l'hiver; le texte de la Bataille d'Allen évoque aussi un évènement hivernal; l'histoire
de Cormac est entièrement sous le signe de la mauvaise saison (...) rappellent des mythes de Samain, en début de saison sombre.
- au contraire, d'autres traditions orientent vers la fin de printemps et l'été: le cycle étudié par B.Robreau concerne des dates allant du 3 mai au début de juillet. (...) De même, la plupart des
navigations celtiques doivent se produire au printemps ou en été, à l'instar des navigations grecques.
Si l'on intègre l'ensemble de ces données, on aboutit au schéma suivant - qui respecte nombre des rapprochements opérés, mais pas tous, ce qui est impossible puisqu'ils sont contradictoires.
- la période d'un sacrifice humain est à priori surtout printanière: c'est le cas en Grèce dans les rites dionysiaques et dans l'histoire des Lemniennes, vraisemblablement en Germanie avec la
cérémonie concernant le déesse Nerthus.
- le seul cas qui envisage la relation chronologique entre sacrifice et navigation est le mythe des Lemniennes, qui s'accorde avec la précédente datation, puisque les Argonautes arrivent au début
de la période du printemps, et que le sacrifices des hommes lemniens a eu lieu avant.
- aucune navigations celtiques mentionnant l'île des femmes ne fait état d'un sacrifice humain: ce qui s'accorde avec les observations précédentes: si un sacrifice a lieu dans ces îles, ce peut
avoir été à l'arrivée des navigateurs.
- de fait, les arrachages de toit dont parle la tradition celtique, dans l'histoire de Cormac et dans la Bataille d'Allen, se déroulent en hiver.
Le schéma auquel on aboutit est séduisant, car, cohérent, il permet de supposer l'enchaînement événementiel suivant:
a) hiver: les toits faits de matière légère sont abîmés par les tempêtes hivernales;
b) fin d'hiver, début de printemps: il est temps de remplacer le toit arraché par un toit définitif, et ce remplacement est corrélatif d'un sacrifice à un dieu que les Grecs ont assimilé à
Dionysos, d'autant plus que leurs propres fêtes dionysiaques étaient à la même époque.
c) vrai printemps: la navigation reprend, entre mars et mai selon les région ou selon l'état de la mer, les navigateurs peuvent visiter l'île des femmes, où ils trouvent un temple renouvelé. On ne
mentionne plus de sacrifice humain, c'est-à-dire qu'il est sous-entendu - comme dans l'histoire des Lemniennes -, et son bénéfice est implicite. Sans doute garantit-il la belle saison, la mer
calme, le pouvoir prophétique et médical des femmes.
Enfin, le schéma chronologique développé ici présente un aspect remarquable, à savoir qu'il s'intègre pleinement dans le cadre héortologique celtique.
En effet, les épisodes d'hiver nous ont paru, dans le cas de l'aventure de Cormac, typiques de Samain, et, dans l'aventure de Malduin, la reine qui accueille le héros et ses compagnons avec ses
dix-sept filles leur conseille de passer avec elles les trois mois d'hivers: c'est-à-dire exactement de Samain à Imbolc, de début novembre à début février. Il s'ensuit que les évènements situés en
"hiver" dans les textes irlandais sont en fait au début de celui-ci, et connotent l'arrivée de la saison froide - et cela qui explique qu'il y ait encore des navigateurs, car dans l'Atlantique plus
encore qu'en Méditerrannée, il fallait cesser toute navigation maritime en hiver.
Le sacrifice humain et le remplacement du toit du sanctuaire paraissent se situer vers février. Or, ce mois, on le sait, était marqué par une grande fête celtique, celle appellée Imbolc en
Irlande.
Imbolc est une fête où l'on célèbre, disent les textes irlandais, la lactation des brebis, mais la tradition européenne chrétienne parle d'autres choses: avec sainte Agathe, on célèbre la lactation
humaine. Or, sainte Agathe n'est pas seule, début février est le moment de la célébration de nombreuses saintes, à commencer par Brigitte. Si la tradition chrétienne reprend ici des aspect de la
tradition celtique, alors Imbolc était une fête des femmes, et ce qui se passait dans l'île des Samnites est précisément un rite féminin.
Et ce n'est pas tout! Rappelons qu'Agathe est la femme qui eut les seins coupés, tandis qu'une nommée Brigitte est une héroïne connue pour avoir eu les bras coupés: sont-ce là des souvenirs du
diasparagmos que subissait une jeune Samnite?
(...)
On doit donc conclure qu'Imbolc a été une fête à la fois des femmes et des autres êtres femelles, et que la présente enquête aboutit à situer le sacrifice d'une femme par des femmes exactement à
l'époque de cette fête.
(...)
Enfin, le "second" printemps, qui voit la reprise de la navigation, ne peut qu'être plus tardif en pays celtique et atlantique qu'en pays grec et égéen. Le situer vers la fête du 1er mai, en
irlandais Beltene, est cohérent. De fait, plusieurs traditions font allusion au début de la navigation vers ce moment. Dans la mythologie irlandaise, c'est alors que se produisent les immigrations
en Irlande. Venant des îles au nord du monde, les Tuatha Dé Danann firent sortir tous les bateaux et après trois jours, trois nuits, trois ans, ils abordèrent à la grande grève de Tracht Muga chez
les héros d'Ulster, le lundi de la semaine du début du mois de mai.
De même Partholon, les fils de Mil (ancêtres des Irlandais) arrivent un 1er mai.
(...)
Voici ce que laissent discerner à la fois les traditions celtiques concernant des îles des femmes et des toits arrachés, et les parallèles grecs et germaniques concernant des sacrifices au cours
des fêtes printanières.
La cérémonies décrite par Strabon ne s'y adapte pas exactement: le toit n'est pas arraché avant le temps du sacrifice, puisque les femmes Samnites le retirent le jour même où elle le refont.
On interprétera cela de la manière suivante: quoi qu'il soit arrivé -c'est-à-dire, le toit du temple a t-il été réellement enlevé par le vent durant l'hiver ou non -, le toit est considéré comme
caduc. Si la tempête l'a réellement fait tomber, il a pu être remplacé par une couverture provisoire. Le jour du sacrifice est celui où l'on fera réellement un nouveau toit destiné à durer jusqu'à
l'hiver prochain, de sorte que le sacrifice prend une allure de sacrifice de fondation.
Cette interprétation, à son tout, renvoie vers la fin de l'hiver, date la plus appropriée pour éliminer un toit qui a souffert et en fabriquer un nouveau. Le rite, en somme, synthétiserait ce que
la tradition littéraire étale sur l'hiver et le début du printemps.
Et il se confirme que le sacrifice a lieu en ce moment situé à la jonction de l'hiver et du début de printemps qu'est Imbolc, époque de la fête des femmes et de la lactation, à laquelle on doit
placer corrélativement l'arrachage des seins sous la protection d'une déesse, et de diasparagmos d'une femme par d'autres femmes.
(...)
La reconstruction par comparaison avec d'autres récits implique donc qu'on se servait d'autres matériaux, sans doute apportés sur l'île, telle de la paille (de l'année précédente?), sinon des
matériaux plus résistants (bois?). Dans l'un et l'autre cas, il s'ensuivrait que le transport des matériaux se soit opéré d'une réserve au temple. Si l'on supposait du bois, des poutres, la
lourdeur du matériau expliquerait assez bien la probabilité de chutes.
(...)
Le sacrifice de fondation est bien attesté chez les celtes, mais la solennité et la forme du rituel décrit par Poseidonios indiquent assurément qu'il y avait autre chose. La date est elle-même
indicative: tuer quelqu'un à la fin de l'hiver, et une femme de surcroît, c'est vraisemblablement tuer la mauvaise saison et l'année passée. Dans cet esprit, on dira que sa chute connote
symboliquement son âge: la femme la moins habile est tombée, elle est immédiatement identifiée à la Vieille Année et sacrifiée. Le changement de toit confirme cette ambiance, puisqu'il s'agit de
jeter l'ancien et de créer le nouveau. La dite ambiance est bien de type dionysiaque: en Grèce, Dionysos, lui-même exprime la "vieille année", puisqu'on disait qu'Apollon quittait Delphes pour les
trois mois d'hiver, et revenait le 7 du mois Busios, lequel oscillait sur nos mois de février et mars. Dionysos "quittait" donc Delphes à cette date. Mais son héritage était notable, car, selon
Plutarque "Le mois Busios, comme la plupart le croient, est le mois de la nature. Il commence en effet, au printemps et c'est à ce moment-là que la plupart des plantes poussent et germent". Or
Dionysos est dieu des plantes et de la végétation.
Par ailleurs, ce sacrifice paraît avoir eu aussi pour intérêt d'encourager la lactation chez les femmes et chez les animaux domestiques. Car renouveau de la végétation et lactation ont le même
résultat: redonner la vie, assurer le futur.
La vie naît de la mort, puisque la belle saison naît de l'hiver.
(...)
La succession d'état virginité-fécondation, assimilée à la succession saisonnière hiver-printemps, est au centre des travaux de Mme Sylvie Muller, qui se fonde précisément surtout sur un matériel
irlandais. Si, avec elle, on admet que l'hiver est le moment où la nature, en suspens, est grosse du printemps, tout comme une femme, vierge ou en période de menstrues, est "grosse" de sa fécondité
à venir, il s'ensuit que l'union des femmes Samnites et de leurs époux devait avoir lieu immédiatement après l'hiver - mais seulement à l'époque où la navigation redevient possible. On est donc
bien près, à nouveau, du schéma lemnien: sacrifice humain, puis union sexuelle dès l'arrivée des Argonautes. (...)
C'est aux Anthestêria, à Athènes, en février-mars donc, que le "roi" du culte de Dionysos s'unissait à une femme, la Basilinna (Reine), en jouant le rôle du dieu.
Publié dans : Spiritualité
-
Par Sandra
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